Département d'arts visuels

Faculté des arts et des sciences sociales

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Campus de Moncton

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Mémoire

Mémoire

Département des arts visuels de l’Université de Moncton

Présenté au Groupe de travail sur les orientations futures de l'U de M

L’Université de Moncton, lors de son arrivée sur la scène acadienne, a créé à la fois une énorme promesse et un outil essentiel dont nous avons tous profité pour donner à l’Acadie une nouvelle identité : une identité acadienne. Cette notion identitaire, elle s’incarne d’abord dans la culture et dans les arts qui en deviennent le porte-parole privilégié. Les artistes sont devenus nos ambassadeurs. Huit des 20 personnalités retenues par les lecteurs de l’Acadie-Nouvelle pour souligner leur contribution au siècle qui vient de prendre fin sont des artistes. C’est donc dire l’importance donnée par la collectivité à ces porte-parole dont l’oeuvre traverse les frontières et, dans les meilleurs cas, survit à l’épreuve du temps. Faut-il mentionner ici que l’un des premiers cours optionnels donnés à l’Université de Moncton aura été celui des arts visuels et que le père Clément Cormier, fondateur de l’Université, jouera un rôle prépondérant lors de la mise sur pied du Musée acadien et de la Galerie d’art. Ainsi, dès le départ, cette dimension sera imprégnée d’une importance qui, depuis, n’a cessé de croître.

Les arts visuels constituent un phénomène nouveau en Acadie. Bien que de nombreux artistes dits naïfs, c’est-à-dire n’ayant pas reçu de formation académique ou autre, aient oeuvré en Acadie, il faudra attendre la création du Département des arts visuels de l’Université de Moncton, en 1971, pour voir émerger la dimension professionnelle de cette activité. Il faut dire que le Département, dès ses débuts et, en grande partie, grâce à la ténacité de son fondateur, Claude Roussel, mettra l’accent sur la modernité et nous irions jusqu’à dire qu’il sera le foyer et l’instrument privilégié de cette modernité. En effet, nombre d’artistes visuels acadiens dont plusieurs formés ou associés à l’Université ont aussi acquis une réputation littéraire qui dépasse largement les frontières de l’Acadie. Leur réputation contribue à nous représenter sous un reflet autre que celui du folklore auquel nous sommes traditionnellement associés. Des artistes tels que Raymond LeBlanc, Daniel Dugas, Dyane Léger ou moi-même ont acquis une conscience des recherches en littérature en fréquentant le Département des arts visuels, un lieu où l’expérimentation et la recherche ont toujours fait l’objet d’une attention particulière.

Depuis sa fondation, le Département des arts visuels n’a cessé d’être un facteur déterminant en ce qui concerne la création d’institutions qui ont fait leur marque au sein de la collectivité. La plupart des galeries d’art et nombre de manifestations culturelles associées aux arts visuels ont pris leur essor au sein du Département des arts visuels, animées par ses professeurs et soutenues ou dirigées plus tard par ses étudiants et étudiantes. Des institutions telles que Imago, la Galerie Sans Nom, Caraquet en couleurs et le Centre culturel Aberdeen, pour ne citer que celles-là, sont largement redevables à l’apport et au soutien du Département des arts visuels de l’Université de Moncton. Cette activité a aujourd’hui donné lieu à tout un réseau de collectionneurs qui ne cesse de s’agrandir et à des événements d’envergure qui témoignent, eux aussi, de la vitalité culturelle de l’Acadie moderne et contemporaine.

Les arts et la culture constituent un secteur d’une extrême importance pour toute collectivité intéressée à faire le passage de l’âge industriel à l’âge technologique. Inutile de dire que les années qui viennent donneront lieu à de profonds bouleversements au niveau des modes de communication. Il deviendra important pour nous d’avoir à faire une contribution à l’échelle humanitaire, une contribution qui tienne compte de notre présent et de notre avenir et non uniquement de notre passé comme ce fut majoritairement le cas jusqu’à maintenant. En ce sens, les artistes qui, par leur habilité à se servir du langage, constituent des témoins privilégiés de leur époque et de leur milieu seront appelés à se prononcer de plus en plus. À ce sujet nous vous invitons à visiter le site du Département au https://www.umoncton.ca/umcm-fass-artsvisuels/. Il a été conçu par un artiste, Luc Charette, et il fait preuve d’imagination autant que d’innovation dans l’utilisation de ce nouveau médium, comme quoi l’art et la technique ont désormais besoin l’un de l’autre pour établir une communication nouvelle et esthétique. Le Département des arts visuels mise beaucoup sur cette nouvelle approche et se rend bien compte que la réflexion qu’il entame dans des domaines de communications plus traditionnelles peut également s’appliquer aux nouvelles technologies de la communication.

Les arts visuels ont ceci de particulier qu’ils transcendent les langues : la peinture d’un arbre est immédiatement accessible car elle fait appel au langage visuel qui transcende les mots. Il ressort que, présentement, quatre-vingts pour cent de notre information nous provient par la vue. C’est donc dire à quel point cette information a besoin d’être planifiée, agrémentée et stylisée pour faire en sorte qu’elle se démarque de la marée dans laquelle elle se retrouvera noyée si nous n’y prêtons pas attention. Un exemple pourrait illustrer ceci : la compagnie IKEA, la célèbre multinationale que nous connaissons tous, utilise les meilleurs designers au monde pour faire des meubles en bois qui ne sont pas si différents, dans leurs composantes, des meubles que nous pourrions faire ici en utilisant le même bois avec lequel nous ne songeons qu’à faire de la pâte à papier. La différence vient de la présentation artistique.

Nous pourrions citer ici le cas des entreprises telles que les Ateliers du Verso, à Ste-Anne-de-Kent, dont la directrice Isabelle Gagné a été formée au département et emploie une douzaine de personnes qui produisent des savons dont l’originalité tient, bien sûr, à la qualité du produit mais aussi, et surtout, à sa présentation, à l’emballage dessiné par Yvon Gallant, un autre finissant du département, et à une nouvelle approche commerciale, une approche unique qui tient compte de la créativité. L’innovation, le goût du risque et l’approche expérimentale du département ont formé des finissantes et finissants qui s’impliquent dans des domaines aussi variés que la pomoculture, comme c’est le cas de Ronald Goguen et Euclide Bourgeois à la Fleur du pommier, le travail d’impresario comme le fait Ginette Savoie ou la fonction d’échevin municipal comme l’a fait Louise Blanchard à Caraquet.

Il en va de même, dans un tout autre ordre d’idées, pour ceux qui font actuellement le design de pages web ou de mises en pages électroniques ou qui continuent à peindre ou à photographier le monde qui nous entoure. C’est pourquoi nous nous devons de former des gens qui vont nous donner la marge de manoeuvre qu’il nous faut pour nous démarquer et pour que l’image que nous projetons soit progressive, engageante, et qu’elle tienne compte des transformations auxquelles nous participons et des bouleversements auxquels nous essayons de donner un sens.

Depuis trente ans, les artistes visuels acadiens formés à l’Université de Moncton ont investi l’Acadie, ils lui ont donné un visage, une identité et un sens d’appartenance en produisant leurs oeuvres ici, en faisant face aux contradictions d’un milieu qui se voit surpris de leur présence soudaine et de la nouveauté de leur contribution. À travers ceci, le Département des arts visuels de l’Université de Moncton a tout mis en œuvre afin de servir de point de ralliement et de source de référence.

Au cours des 25 prochaines années, l’Université est appelée à devenir le point de référence de l’identité acadienne. Elle devrait devenir un pôle de recherche, une banque de données, un champ d’expertise et une base de référence pour tous ceux qui veulent en savoir plus long sur l’Acadie. Durant deux cents ans, les Acadiens ont peu produit et ont encore moins laissé; c’est sans doute ce qui explique cette surprenante et nécessaire explosion de créativité artistique à laquelle nous avons assisté au cours des trente dernières années.

Les activités essentielles à la mission de l’Université tiennent sans doute dans cette double approche qui consiste à se rapprocher de sa clientèle pour en pressentir les besoins et les aspirations, mais aussi pour en articuler les destinées, car l’Université se doit d’être d’abord et avant tout un lieu de réflexion. Il serait dommage qu’elle devienne une école où l’on n’apprenne que des techniques ou des recettes pour satisfaire à la demande d’un marché sans cesse changeant et volatile. En ce sens, ce serait le poisson qui nourrit pour la journée, par comparaison à l’apprentissage de la pêche qui nourrit pour toute une vie.

Les arts visuels sont particulièrement importants en ce sens puisqu’ils développent une réflexion à long terme qui permet d’établir une base à laquelle on peut sans cesse venir. La créativité devient ici une donnée importante qui peut servir non seulement dans l’élaboration d’une carrière, mais qui peut aussi s’appliquer à la solution de problèmes innombrables dans d’autres domaines. Les arts visuels présentent en ce sens un profil particulièrement intéressant, puisque l’étudiante ou l’étudiant se voit confronté à la solution de problèmes qui mettent au défi son sens de l’imagination. Nous savons qu’il en va de même dans tous les domaines et que l’imagination, alliée à la créativité, constitue le fer de lance de toute entreprise innovatrice et dynamique. C’est sans doute la raison pour laquelle nombre de nos diplômées et diplômés se sont adaptés au milieu difficile de la culture acadienne en diversifiant leurs activités ou en entreprenant des carrières connexes comme le cinéma par exemple. À ce sujet, on peut citer Ginette Pellerin ou Anne-Marie Sirois, toutes deux finissantes du Département et qui font maintenant carrière de cinéastes.

Est-il nécessaire d’ajouter que l’Acadie s’est fait connaître par ses artistes et que l’identité de cette université est étroitement liée à l’identité acadienne telle que véhiculée par sa culture et exprimée dans son art? Le jour où cette composante disparaîtra ou sera mise en retrait marquera la fin de ce rêve qu’on appelait l’Acadie, pour reprendre les paroles de Zacharie Richard. Une telle manoeuvre signifierait que nous n’émettons plus, que notre fréquence a diminué au point de ne plus rejoindre de récepteurs. Bien sûr, l’on peut rêver à de grandes choses et perdre cette identité en l’échangeant pour un comportement plus sophistiqué, mais il ne faut jamais oublier que c’est par le particulier qu’on accède à l’universel. C’est donc par l’Acadie, par cette identité unique, que nous finirons par donner une coloration à tout ce qui nous entoure. Bien sûr, les frais de cette identité sont énormes, mais c’est un investissement à long terme qui nous rapportera et qui nous rapporte déjà d’énormes dividendes, car il maintient vivant une partie de notre âme. Les sociétés, comme les êtres humains, vivent de rêves et d’idées. Les artistes et les penseurs façonnent ces rêves et ces idées, leur donnent forme pour qu’ils deviennent accessibles au niveau du langage. Il n’est pas étonnant que les dictateurs, quand ils prennent le pouvoir, se débarrassent en premier de ces deux catégories gênantes d’individus. Il ne faudrait jamais qu’un tel cauchemar se matérialise, car ce jour-là serait pour nous aussi noir et aussi sombre que celui qui marqua l’expulsion de notre territoire, il y a deux cent cinquante ans. Nous serions alors expulsés de notre âme et condamnés à errer sans visage et sans voix jusqu’à la fin des temps.

Dr Herménégilde Chiasson
pour le Département des arts visuels

Mai 2001