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Vendredi 09 Novembre 2012

Coupe forestière et oiseaux migrateurs : une question de survie?

La Paruline couronnée (Seiurus aurocapilla) – photo : Jonathan Frenette.
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Comment les oiseaux migrateurs réagissent-ils au printemps lorsque leur territoire de nidification a été modifié par la coupe pendant leur absence ? Cette question devient particulièrement intéressante lorsque la coupe ne fait qu’altérer l’habitat plutôt que de l’éliminer, comme c’est le cas avec la coupe à blanc.

Depuis une dizaine d’années, une équipe de recherche, composée de Marc-André Villard, professeur au Département de biologie de l’Université de Moncton et de ses étudiants Samuel Haché, Alizée Vernouillet, Stéphane Thériault et Aurore Pérot, mesure la réaction de quelques espèces d’oiseaux à de tels traitements sylvicoles, en particulier la coupe de jardinage. Ce mode de coupe consiste à prélever environ le tiers du volume de bois tout en maintenant ou en augmentant la qualité des tiges présentes et en protégeant la biodiversité. Les opérateurs prélèvent des arbres parmi chacune des classes de diamètre présentes en laissant sur place des tiges de qualité pour les récoltes subséquentes. Ce traitement est principalement appliqué dans des forêts dominées par l’érable à sucre, une espèce tolérante à l’ombre qui se régénère très bien dans les peuplements semi-ouverts qui résultent de cette opération.

« En principe, il s’agit là du meilleur des mondes, mentionne le professeur Villard. On augmente graduellement la valeur commerciale des peuplements forestiers tout en permettant un retour financier à court terme et la conservation de la biodiversité. En prime, on obtient une forte régénération sans planter un seul arbre. Toutefois, il est crucial de s’assurer que les espèces associées aux érablières peuvent tolérer, voire même bénéficier de l’application de tels traitements. »

L’équipe a choisi les oiseaux en tant qu’indicateurs parce qu’ils montrent une sensibilité aux perturbations du couvert forestier aux échelles du peuplement et du paysage, et peuvent donc intégrer les changements qui surviennent lorsqu’on aménage le territoire pour diverses fins (expansion urbaine, agriculture ou exploitation forestière). D’autre part, ils sont relativement faciles à étudier puisqu’on peut les dénombrer par le chant sans même les voir. Par contre, l’équipe a choisi de pousser beaucoup plus loin son investigation afin de déterminer comment les individus réagissent lorsqu’ils reviennent sur leur aire de nidification après que leur habitat ait été perturbé pendant qu’ils étaient au loin, sur leur territoire hivernal.

« Ce type de travail requiert la sélection d’une ou quelques espèces particulières et notre choix s’est arrêté sur deux espèces, ajoute M. Villard. L’une d’entre elles est la Paruline couronnée, un oiseau migrateur néotropical qui passe l’hiver dans les Antilles et en Amérique centrale. Nous avons suivi intensivement ses faits et gestes depuis sept ans, poursuit M. Villard. Véritable rat de laboratoire des ornithologues nord-américains, la Paruline couronnée est encore largement répandue en dépit de sa sensibilité à la perturbation de son habitat. C’est sans doute cette surprenante combinaison de sensibilité et d’abondance relative qui en fait un bon modèle. La recherche intensive à l’échelle des individus porte souvent sur les espèces en péril, mais nous pensons qu’il est tout aussi important de comprendre les processus par lesquels des espèces encore relativement communes voient leurs effectifs décliner afin de proposer des actions ciblées pour éviter que les espèces ne deviennent en péril. »

Grâce à un partenariat avec la compagnie J.D. Irving Ltd. qui possède un laboratoire forestier qui s’étale sur quelque 2 000 kilomètres carrés dans le nord du Nouveau-Brunswick, l’équipe a pu suivre le destin d’une centaine de mâles bagués en 2006, soit l’été précédent une coupe de jardinage expérimentale effectuée dans la moitié des sites d’étude pendant l’hiver. L’autre moitié a été conservée intacte afin de servir de témoin. Le but initial était de déterminer si les oiseaux reviennent à leur territoire à la suite d’une coupe partielle ou s’ils le quittent dans l’espoir de trouver mieux.

Les résultats de cette expérience sont pour le moins étonnants. Dès la première année, le professeur Villard estime que la densité des territoires a chuté d’environ 40 pour cent dans les sites coupés par rapport aux témoins. Celle-ci s’est ensuite rétablie graduellement pour revenir au niveau de sites témoins en 2011, cinq ans après la coupe. « L’abondance de nourriture, soit les invertébrés contenus dans la litière de feuilles mortes, a suivi un patron parfaitement similaire. Quant aux mâles bagués en 2006 dans les sites coupés l’hiver suivant, ils ont continué à revenir presque aussi fidèlement que leurs confrères des sites témoins, la chute de densité étant attribuable à un faible recrutement de mâles non bagués en 2007, dit-il. Quant à eux, les mâles de retour en 2007 ont agrandi leur territoire de près du quart. Fait intéressant, cinq ans après la coupe, la taille des territoires est redevenue similaire à celle des témoins, ce qui suggère que la densité de territoires dans les sites coupés s’est ajustée en fonction de l’abondance de nourriture.

Les membres de l’équipe se sont ensuite demandés si l’effort additionnel imposé par la défense d’un espace plus grand a entraîné des coûts physiologiques pour ces oiseaux fortement territoriaux. De fait, c’est cette même territorialité qui leur a permis de capturer les mâles en les attirant dans des filets avec des enregistrements de leur chant. Le destin des 98 mâles bagués en 2006 a donc été suivi de près afin d’estimer le taux de survie et de le comparer entre les sites coupés et témoins de 2006 à 2012.

Les résultats sont conformes à l’hypothèse selon laquelle les mâles des sites coupés ont souffert de ces efforts additionnels; en 2012, seuls trois individus sur 47 étaient encore présents dans les sites coupés tandis que dix des 51 mâles bagués en 2006 étaient toujours présents dans les sites témoins. Bien sûr, certains survivants ont peut-être quitté les lieux et échappé à notre attention mais lorsqu’ils revenaient dans nos sites, les mâles se sont avérés remarquablement fidèles à leur territoire.

Donc, qu’en est-il de la coupe de jardinage et de son impact sur cette paruline ? Les travaux de l’équipe suggèrent que l’espèce montre une capacité d’adaptation assez remarquable à ce traitement sylvicole, sa densité s’ajustant rapidement aux ressources alimentaires disponibles. « Nous avons même trouvé que les mâles qui immigrent dans nos sites semblent se fier aux individus de retour pour s’établir, ajoute le professeur Villard. En effet, nous avons observé que les « recrues » (mâles non bagués) ne s’installaient jamais dans nos sites avant qu’un premier mâle expérimenté (bagué) n’y revienne. Comment les recrues identifient-elles les mâles expérimentés? Certainement pas par leurs bagues! Peut-être que ces individus expérimentés montrent des comportements qui révèlent leur degré de familiarité avec leur territoire, soit en chantant différemment d’une façon imperceptible à l’oreille humaine, ou encore en se comportant avec plus d’assurance et d’agressivité envers leurs congénères. »

Quoi qu’il en soit, la subtilité des effets de la coupe de jardinage sur la Paruline couronnée montre encore une fois que la nature nous réserve des surprises. Heureusement, cette étude suggère que la densité de cet oiseau reflète assez fidèlement la qualité de son habitat, du moins pour ce qui est de l’abondance de nourriture. La paruline ajuste également sa densité en fonction de l’intensité de la coupe, celle-ci augmentant fortement entre des sites ayant subi une coupe progressive (50-70 pour cent de récolte) et d’autres ayant subi une coupe de jardinage (30-40 pour cent).

Morale de l’histoire : il se peut que les espèces sensibles aux activités humaines commencent leur déclin de façon subtile, par une réduction de leur taux de survie, qui se traduit par une réduction du nombre moyen de jeunes produits par un individu durant sa vie. La Paruline couronnée, comme plusieurs autres migrateurs dits néotropicaux, peut atteindre un âge vénérable pour un passereau en nature, soit 11 ans. Sept de nos mâles de 2006 avaient déjà au moins 8 ans en 2012! Nos travaux suggèrent qu’il serait sage de tenir compte de ces effets subtils et de prendre des mesures de protection des habitats afin d’éviter le déclin prévisible de cette espèce et de toutes les autres qui sont associées aux habitats soumis à la quête incessante de ressources naturelles.

Renseignements : 858-4292 / marc-andre.villard@umoncton.ca]
Source :
Communiqué de presse - Pour diffusion immédiate -
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